12% ! c’est la proportion de la population française qui ne se connecte jamais à Internet*. Bien que tous les usages « utilitaires » d’Internet progressent (e-administration, achats en ligne, recherche d’emploi), la fracture est bien réelle, multidimensionnelle, béante, puisqu’un tiers de la population se déclare peu ou pas compétente dans l’utilisation des terminaux numériques.

Certes, les disparités territoriales tendent à s’atténuer : la qualité d’utilisation des réseaux Internet fixes et mobiles reste insuffisante dans les zones les moins peuplées, mais la couverture du territoire est de plus en plus dense, et les zones blanches sont en cours de résorption, sous l’effet du volontarisme du gouvernement et des efforts des opérateurs télécoms. Mais ce sont désormais les disparités générationnelles, culturelles et sociales qui alimentent la fracture numérique. L’âge est l’élément le plus clivant, et les deux extrémités de la pyramide sont touchées : d’une part, des personnes âgées isolées, dépassées par l’hyperbole technologique, d’autre part, des jeunes peu éduqués, venant battre en brèche le mythe du digital native. Trop souvent et malheureusement complémentaires, l’éducation et le niveau de vie sont également très impactants. Certes 85% de la population dispose désormais d’une connexion Internet à domicile. Mais ce pourcentage est bien moindre dans les foyers « les moins éduqués » (54% pour les non diplômés) et les plus modestes (76% pour les bas revenus). Au passage, depuis l’annonce fin 2016 d’une expérimentation du maintien de l’accès à Internet pour les Français les plus démunis, on n’a jamais plus entendu parler d’une extension du dispositif à tout le territoire. Pourtant, cette mesure était inscrite dans la loi « pour une République numérique ».

Outre ces difficultés d’accès, apparaît en filigrane la problématique de la compréhension et de l’appropriation des usages du numérique. Le problème est que nous sommes continuellement sommés de nous acculturer au numérique, et plus vite que ça ! Par les entreprises bien sûr, qui nous proposent – nous imposent ? – des services en ligne censés faciliter et enrichir notre expérience de clients, au prix d’une réduction drastique des échanges inter-humains. Par l’Etat également, désireux de dématérialiser 100% des démarches administratives d’ici 2022, afin de réduire à la portion congrue les démarches physiques et, bien évidemment, les dépenses de fonctionnement qui vont avec.

Admettons que les administrations arrivent bientôt à garantir une véritable fiabilité de leurs services dématérialisés – ce qui devrait leur demander un travail non négligeable, si l’on en croit le récent cri d’alarme du Défenseur des droits. Mais comment faire pour que ceux qui en ont sans doute le plus besoin – les personnes au chômage obligées de passer par le Web pour s’inscrire à Pôle emploi, les bénéficiaires d’aides sociales, déjà soumis à un véritable parcours du combattant avant même tout process de dématérialisation – puissent s’insérer dans cette dynamique ?

Soyons rassurés : le gouvernement a prévu un plan, annoncé à la rentrée, pour lutter contre « l’illectronisme » ! Las, avare en nouvelles initiatives, il mise avant tout sur la fédération des projets existants, et sur une meilleure organisation des acteurs de l’aide sociale sur le territoire. Quant à sa mesure phare, elle se réduit à une lampe de poche : 10 à 20 heures de formation octroyées par Pôle emploi, la Caisse d’allocations familiales, l’assurance maladie, les villes, les agglomérations et les départements, le tout pour une enveloppe globale de… 100 millions d’euros, au plus…
Rappelons que le volet numérique du rapport Borloo sur les banlieues – sitôt présenté, sitôt enterré, au printemps dernier – recommandait la création de 200 campus numériques sur tout le territoire, soit un investissement de… 1 milliard d’euros.

Bref, comme la Macronie nous y a désormais habitués, voilà un nouveau plan au rabais !

Pourtant, le jeu en vaut vraiment la chandelle si l’on en croit le rapport sur les bénéfices d’une meilleure autonomie numérique présenté par France Stratégie, en préambule aux annonces de la rentrée : une meilleure maîtrise des outils numériques par les populations qui ne les utilisent pas encore permettrait de générer 1,6 milliard d’euros de bénéfices annuels – dans les domaines de l’économie numérique, de l’emploi et de la formation, des relations avec les services publics, et de l’inclusion sociale et du bien-être.

Mais au-delà de cette manne financière, le véritable enjeu, c’est bien la réduction de la fracture numérique, venue s’ajouter récemment aux causes « traditionnelles » d’exclusion (chômage, pauvreté, faible niveau d’instruction, isolement) pour des populations qui n’en avaient assurément pas besoin. Nos ministres ont beau jeu de répéter qu’ils ne forment « pas le gouvernement des riches », il faudrait quand même de temps en temps qu’ils fassent quelque chose pour le prouver !

(*) Selon la dernière édition – datant de novembre 2017 – du baromètre du numérique du Centre de recherche pour l’étude et l’observation des conditions de vie (CREDOC)

Réduire la fracture numérique nécessite plus qu’un placebo

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